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Jeunesse
« Dans une société qui va mal, la jeunesse ne va pas bien »

Lettre ouverte à M. le Maire de BARBENTANE

Monsieur le Maire,

J’ai le regret de vous faire part de mon étonnement à la lecture du mot du Maire sur « Du Haut de la Tour » de juillet 2002.

En effet, dans ce texte, vous écrivez « Ne laissons pas nos enfants perturber la tranquillité de tous par des engins bruyants à toute heure du jour et de la nuit ». Votre conseil, qui se veut appel à la vigilance et responsabilité des parents, me semble un peu injuste, erroné, voire futile.

Injuste, car cela semble vouloir dire que les enfants de Barbentane sont particulièrement bruyants et perturbent la tranquillité de tous ! Or, comme mon précédent courrier le soulignait, la jeunesse n’est pour rien dans les bruits de ball-trap, hélicoptère, jet ski... et l’on peut ajouter engins agricoles ou de chantiers, tondeuses à gazon, camions, chiens qui aboient..., que nous acceptons et qui font le quotidien bruyant de nos jours et nuits. Pourquoi alors ne parler que des jeunes ?

Erroné, car vous semblez vouloir couvrir sans discernement tout un champ de nuisances courantes, dans lequel les jeunes ont leur part, suivant en cela les nouveaux modes sécuritaires en vogue aujourd’hui. Certes la modification des modes de vie, les évolutions technologiques déroutantes..., entraînent un changement dans la tolérance aux perturbations, au point que le chant des cigales et le coassement des grenouilles gênent certains. Par votre discours, vous pouvez encourager ces attitudes d’égoïsme, diviser notre société en victimes et coupables avec la police au milieu, dernière aberration sociologique, et en amalgamant jeunesse et absence de tranquillité, la désigner comme auteur permanent de nuisances ! Ce qu’elle n’est pas.

Futile. Les élus municipaux ont-ils oublié qu’ils ont été jeunes ? Qui n’a pas pétaradé dans son jeune âge ? Pas un quartier de Barbentane n’a échappé un jour ou l’autre aux bruits provoqués par des jeunes et qu’ils le veuillent ou non, exception faite de grave cas de délinquance, les habitants confrontés à ces perturbations n’ont d’autres solutions que de calmer le jeu et de laisser passer l’orage. On l’oublie trop souvent, la jeunesse a besoin de lieux où vivre celle-ci. Les activités culturelles ou sportives sont certes pour beaucoup de jeunes des lieux importants de socialisation. Elles sont surtout d’agréables occupations de loisirs et de découvertes, mais rarement des lieux de passage au monde adulte et véhiculent aujourd’hui une image de plus en plus négative : violence, dopage et argent..., ou offrent une virtualité très éloignée des réalités.

La majorité des jeunes doit et arrive à trouver sa place dans la famille d’abord, le lieu de vie ensuite et la société enfin, mais nombreux sont ceux qui n’ont pas cette chance.

Un des plus gros problèmes de la jeunesse, c’est qu’il lui est refusé d’être, c’est-à-dire de « passer de l’enfance à l’adulte » en se forgeant son identité. La société devrait savoir ou se souvenir qu’elle doit créer les conditions et les espaces de ce passage, s’engager à le faire vivre, comme les sociétés anciennes savaient le faire, en compensant parfois les insuffisances familiales car c’est l’avenir qui est en jeu. Au village, les lieux où ce passage est possible sont trop rares et les structures traditionnelles ont oublié ou perdu cette fonction. Des « boums aux raves parties », les jeunes mettent en place des lieux, des pratiques et des espaces échappant aux usages et perturbent le cadre habituel !

Refusant par nature tout modèle qu’elle n’a pas choisi, la jeunesse n’est pas là pour satisfaire les humeurs des adultes, s’insérer dans un moule unique ou correspondre à des paramètres définis par d’autres. Elle doit vivre sa vie, parfois dramatiquement, car être jeune aujourd’hui est souvent une galère (échec scolaire, chômage, familles désunies...).

Faut-il alors ajouter des conditions à une situation déjà compliquée ? En effet, ayant décidé qu’ils offrent « tout ce qu’il faut » pour résoudre les problèmes de la jeunesse, les adultes n’acceptent plus qu’elle soit encore réfractaire au souci sécuritaire, à la tranquillité des vieux, au ronron quotidien des aigris de la vie, et aimeraient bien se voir enfin payés de retour. D’où des amalgames douteux, des caricatures faciles, des discours inefficaces sur une jeunesse perturbante qui occultent la société perturbée où elle doit vivre, et des mots de Maire qui, loin de rassurer par des paroles mesurées, demandent de faire cesser des pétarades, comme si elles étaient le plus grave problème du village et la seule activité des jeunes dans la cité !

Du martelet d’ancien temps aux pétarades d’aujourd’hui, il n’y a qu’une banale continuité. Seule la dose d’intolérance a changé. N’en déplaise aux grincheux, le jeune a et aura toujours des attitudes, des pratiques..., qui perturberont la tranquillité de tous, ennuieront le monde, le jour et la nuit, parce que c’est une de ses fonctions principales et un passage obligé.

Le regard des élus : compréhension ou sanction, aide ou condamne la jeunesse en général. L’appel municipal se veut sans doute préventif. Il est donc digne de figurer au recueil des lamentations historiques aussi vaines que démagogiques :
- « Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être très loin. » Prêtre Egyptien (2000 avant JC).
- « Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible. » HESIODE (720 avant JC).
- « Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucun respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais. » PLATON (400 avant JC).
- « Li enfant, à l’ouro d’aro, pènson rèn qu’à s’amusa. Urous se sabien encaro faire l’obro sèns musa. Li bevènto e la jouguino di droulas prenon l’argènt ; E quau pago tout ? si gènt : Li parènt an bono esquino » JOUVEAU Félibre (1917 après JC)
- « Ne laissons pas nos enfants perturber la tranquillité de tous par des engins bruyants à toute heure du jour et de la nuit » ICHARTEL (2002 après JC).

Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l’expression de mes respectueuses salutations.

Le 2 septembre 2002.
Maurice COURDON.

(voir aussi rubrique : LI JOUINE dans la partie Traditions)


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