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Martelet

Ce divertissement se pratiquait encore il y a une quarantaine d’années, c’est-à-dire au temps jadis, où la "télé" était quasi inexistante, où les veillées étaient nombreuses, où les jeunes n’étaient pas encore sollicités par les "boîtes" et autres produits de consommation plus ou moins hallucinogènes, où les gens du village - et ailleurs - s’exprimaient encore dans la langue de Provence, savoureuse et ensoleillée.

"Lou Martelet" - en français petit marteau - était un instrument rudimentaire confectionné avec une pierre de plusieurs kilos emprisonnée dans une nasse de gros fil de fer soigneusement tressée, dont la partie supérieure était ponctuée par un crochet du même fil de fer en forme de point d’interrogation. Une ficelle - souvent plusieurs ficelles liées bout à bout - d’une longueur respectable de 20 à 30 mètres était attachée au fil de fer à la partie inférieure de l’objet.

Les fabricants de l’objet pouvaient alors aller "faire une belote" dans un café propice en élaborant leur itinéraire évidemment nocturne. Ces fabricants étaient à l’époque une bande de jeunes gens - on dirait aujourd’hui des "ados" - décidés à s’éclater la rate en jouant quelque "marrid tour" à des "masié", c’est-à-dire des gens demeurant dans les mas. Il importait donc, pour que la farce soit réussie, d’attendre que les victimes choisies soient couchées et endormies, d’où la nécessité d’opérer après 23 heures dans le plus grand silence, condition absolue du succès de l’opération.

Imaginez : il est 23 heures. La nuit d’encre violette est seulement troublée, à intervalles réguliers, par un bref appel de chouette. La bande a gagné la campagne. Ils sont 10, car au café, quatre galavards se sont joints aux six premiers instigateurs, préférant le martelet à la belote. Ils avancent à pas de loup vers le premier mas "sélectionné" tout proche. Certains sont même en chaussettes, leurs chaussures à la main pour assurer un silence total. Dix ombres en file indienne parviennent au coin du bâtiment et s’immobilisent, figées. Un seul d’entre eux s’approche à pas feutrés de la porte de la maison et accroche avec soin le martelet à la poignée, puis déploie la ficelle en face et se cache dans l’ombre complice de la remise, parmi les outils agricoles. À cet instant précis, il tire légèrement sur la ficelle et laisse brusquement retomber la lourde pierre, solidaire de la ficelle.

Ainsi, tout à coup, dans la campagne silencieuse, un choc sourd retentit, lourdement, brutalement, déclenchant l’angoisse soudaine dans la sérénité de la nuit. Même les protagonistes en sont impressionnés.

Quelques secondes plus tard, nouveau choc, Boum, puis trois nouveaux coups espacés. Alors, du premier étage, parvient un bruit d’espagnolette qui grince, mais aussitôt, en quatre bonds, le maufaras a déjà décroché le martelet et rejoint ses complices au coin du mas.

Pendant ce temps, les volets s’ouvrent en grand, une tête se penche et s’écrie : "Quau ei ?", puis se tourne vers l’intérieur en ajoutant : "Vese res", puis se penche à nouveau en haussant le ton : "Quau sias ?... mai digas au mens quau sias !". Alors, de l’intérieur, parvient une voix féminine irritée qui s’écrit : "Me bougre de niais, veses pas qu’is de maufaras que te fan lou martelet ?... Allez zou, vene te coucha, qu’après saras tout jala e te pourrai pus escaufa !".

Pouffant de rire, nos dix garnements sont déjà prêts pour la deuxième étape de leur tournée nocturne...

Certes, il arrivait parfois qu’un chien mal embouché vienne perturber le cérémonial et oblige les farceurs à une retraite anticipée, ou que quelque masié irascible, en caleçon et espadrilles, se mette à la poursuite d’une bande, mais la jeunesse se montre toujours plus véloce et la course s’arrêtait vite : Il ne restait alors au courroucé à bout de souffle qu’à tirer de son riche vocabulaire une cascade d’imprécations qui amplifiait le succès du canular.


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