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Convivialités charcutières

En mémoire des cigognes.

Philippe et Régis DEURRIEU, sont deux frères d’une famille de bouchers charcutiers installés depuis sept générations au village.

Rien d’extraordinaire à cela, et la vie d’une boucherie n’a rien que de très banal :
1* Trouver les meilleures bêtes de races.
2* Préparer les pièces pour la vente.
3* Confectionner les spécialités qui font la renommée de la tradition familiale autour du boeuf et du cochon : le saucisson dit d’Arles, l’andouillette, le fromage de tête, le pâté, le cervelas, la langue fourrée, auxquels Philippe et Régis ont ajouté le boudin blanc nature et aux morilles, le pâté charcutier de sanglier ou de taureau, ou le pâté forestier aux champignons.

Même s’il faut aussi faire face à la nervosité des animaux :
- Au cours d’un transport entre Nîmes et Tarascon il y a quelques dizaines d’années, un boeuf défait la corde d’attache, pousse la porte, puis saute de la bétaillère et part en courant dans les champs près du village de Manduel. La course poursuite permet seulement de suivre le boeuf jusqu’à une vigne près d’un mas où, pour se remettre de ses émotions, remplir sa panse et profiter des quelques heures qui lui restent à vivre, il se met à brouter. Il a fallu retourner à Manduel pour tirer le boeuf sur place et l’emmener à l’abattoir.
Aujourd’hui, on aurait mobilisé trois casernes de pompiers, deux brigades de gendarmerie, une unité de l’armée de terre, deux hélicoptères, une escouade de vétérinaires, quelques manadiers et chevaux, sans oublier d’informer et recevoir les journaux, radios et télévisions, de boucler le secteur, quadriller Manduel et les alentours puis alerter toutes les préfectures environnantes… Pour une simple abrivado…
- Ou éviter une corrida non préparée lorsque sur le marché de Nîmes, un charolais excité s’échappe sur la place avec les propriétaires à ses trousses,
- Ou quand à l’abattoir, un boeuf affolé rompt les amarres et oblige à monter en urgence au premier crochet venu pour échapper à la bête en furie…

Ce n’est pourtant pas parce qu’ils sont les rois de l’andouillette ou de la langue fourrée que les frères DEURRIEU méritent de figurer dans cette rubrique des passionnés, mais pour une histoire plus naturelle et surtout plus originale qui mérite d’être racontée.

Philippe et Régis

Le quinze août 1993 vers 19 h, un évènement spectaculaire se produit à Barbentane : Une soixantaine de majestueuses cigognes se posent d’abord sur la tour Anglica, puis se dirigent au quartier Saint-Joseph, dans un pré à quelques pas de la boucherie, où elles décident de passer la nuit. Le lendemain, vers 10 h, elles repartent vers le Sud continuant leur migration annuelle. Le spectacle dans le ciel est magnifique, ces blanches cigognes se voient de loin et leurs promenades aériennes ne passent pas inaperçues car ce bel oiseau est à l’Alsace ce que le flamant rose est à la Provence, un animal sacré et respecté.

Ce passage enchanteur est si inhabituel que des interprétations multiples sont évidemment évoquées pour l’expliquer. L’une d’entre-elles parle de mauvais présage pour les temps à venir. Hasard ou réalité, une semaine plus tard, une tempête tropicale s’abat sur le village, chute de grêle et des vents à 200 km/heure emportant arbres, toitures, détruisant récoltes et ouvrages légers sur son passage. Quinze minutes pas plus, mais avec une telle violence qu’elle produit de gros dégâts. Parmi les propriétaires touchés, les DEURRIEU ont vu une haie de cyprès centenaire se coucher devant la force des éléments.

Un tel évènement marque un village d’autant plus que la fête votive qui se prépare va être forcément touchée par ces difficultés. Ce qui pourrait rester comme un simple mauvais souvenir est en fait un profond bouleversement pour cette famille : Des cigognes descendant du ciel se posent devant chez eux comme pour les informer que quelque chose se prépare, puis cette chavane soudaine arrivant comme un message symbolique, tout cela ne peut pas être un hasard…
Ce phénomène produit alors une curieuse réaction chez nos deux commerçants : Devant les difficultés et malheurs vécues avec les voisins, clients et amis, ils décident de redonner joie et partage devant l’adversité. Ils proposent donc aux autres commerçants de s’associer pour financer l’abrivado de la fête votive et, pour marquer personnellement et solennellement l’évènement, la famille DEURRIEU offre gracieusement le petit déjeuner du lundi de la fête à tous ceux qui veulent y participer.
Abrivado et petit déjeuner sont un grand succès d’autant que les DEURRIEU n’ont pas offert que les charcuteries, mais aussi les olives, les vins, les pains et les cafés, pour boire, manger et régaler trois-cents participants comblés.
Et 16 ans après, non seulement ils ne regrettent rien, mais ils offrent depuis chaque année le même déjeuner donnant au lundi de la "Voto" un caractère particulier et convivial comme s’il s’agissait d’une tradition ancienne. Et cela n’est pas si courant dans cette commune…

On pourrait dire que le don des commerçants est habituel dans un village où les nombreuses associations les sollicitent régulièrement pour les affiches, lotos, kermesses, etc. Oui mais, tout cela se fait tout le temps, ce qui n’empêche pas dans des circonstances exceptionnelles d’en faire encore plus par solidarité.

Ceux qui n’ont pas eu l’oiseau blanc devant leur porte, la tempête dans leur haie et la lumière dans leur coeur ne peuvent pas comprendre. Si les temps sont durs pour tout le monde, cela n’empêche pas nos artisans bouchers, malgré les difficultés courantes, de partager une fois l’an leur savoir-faire, leur temps et leur travail pour apporter à une cérémonie festive la contribution désintéressée qui les honore, contribuant à la seule fête qui vaille, celle des coeurs et du partage des biens de ce monde.

Ce sont ces frères Régis et Philippe, personnages éblouis un jour par des cigognes, qui œuvrent avec originalité, persévérance et générosité à la vitalité des coutumes festives, à la meilleure tradition charcutière, honorable passion qui a plusieurs conséquences :

➢ Ils ont inscrit dans le programme de la "Voto" la tradition commerçante la plus noble : l’offrande à chacun ou la quête existentielle du charcutier.

➢ Ils appellent les participants ayant reçu l’offrande, à donner le meilleur d’eux-mêmes pour le succès de la rencontre et de la fête.

➢ Ils démontrent chaque année qu’une réjouissance au village est aussi un moment de don et de partage.

➢ Ils espèrent évidemment que cet acte gratuit fera boule de neige et donnera des idées utopiques à d’autres amoureux des cigognes.

➢ Ils gravent dans les esprits les symboles puissants du présent et de la gratitude en ces temps perturbés où aumône et charité ne sont accordées que sous conditions et avec parcimonie.

➢ Ils font de cet acte festif une aventure collective qui les dépasse en permettant à d’autres d’en répercuter les mystères et les plaisirs.

➢ Ils permettent enfin à de fortes individualités, d’exprimer une volonté qui va rayonner autour d’eux.

Ils peuvent donc figurer au palmarès des passionnés barbentanais.

Vive les flamants roses et les cigognes blanches…


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