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L’histoire des surnoms

☀ ESCAIS-NOUM ☀ FAUS-NOUM ☀ PSEUDONYMES ☀
☀ SOBRIQUETS ☀ SURNOMS ☀

L’histoire des surnoms mérite d’autant plus d’être contée qu’elle semble subir aujourd’hui un affaiblissement non mérité, alors qu’ils sont une très ancienne et vénérable institution populaire dans toutes les contrées.
Inventé et ajouté par d’autres à côté ou à la place du nom propre d’une personne, d’une famille, il est donné par amitié, nécessité patronymique ou par moquerie (pour le sobriquet, le surnom, le faux-nom, l’escais-noum ou faus-noum en langue provençale), ou inventé pour cacher une identité (pour le pseudonyme d’un auteur). Il a aussi ses règles et ses pratiques différentes suivant les milieux.

Une identité personnelle

Pour identifier un membre d’une communauté, et cela dans toutes les civilisations, une personne est désignée par un nom ou un prénom constituant sa seule identité, auquel s’ajoute des termes faisant référence à sa tribu (de la tribu romaine Voltonia) ou à son parent (le fils de Jéhan) ou à sa profession (le batelier, le bûcheron, etc, forment 20% des patronymes actuels) ou à sa taille (le grand, le petit) ou à son âge (le jeune, le vieux) ou à d’autres caractéristiques (forment 18% des patronymes actuels) ou au lieu d’habitation (Les toponymes forment 11% des patronymes actuels) qui le distinguent facilement parmi ses semblables. Mais, cela n’a pas toujours été ainsi.
Le Gaulois avait un nom unique et personnel non transmissible (Vercingétorix). Dès le Ve siècle, le Christianisme impose pour le baptême, l’usage d’un nom (plutôt un prénom) souvent choisi dans la bible ou parmi ceux des familles royales de l’époque (Jean, Joseph, Louis, Marie, Richard, Guillaume) : 46% des patronymes actuels en descendent.
Puis, dans la vie quotidienne, ces noms subissent les diminutifs (soit l’aphérèse qui soustrait la première syllabe, soit l’apocope qui soustrait la dernière syllabe du nom d’origine : Bernardin devient Nardin, Guillaume devient Guille). Ils sont transmis à la filiation et l’enfant est parfois dit « fils de Bernardin » pour bien indiquer la parenté.
Enfin s’ajoutent les surnoms différenciateurs qui nous intéressent ici. La noblesse ajoutait souvent au nom de famille celui de l’épouse ou des domaines dont elle assurait ainsi propriété et mainmise, avec variation dans le temps en fonction des changements de fortune (Robin de la Ramière).

Puis le surnom devient le nom

Mais la généralisation des noms de baptême produit une trop grande fréquence des mêmes noms quand père, fils et petit fils s’appellent tous Jean ou Pierre, et dès le XIe siècle, cette confusion oblige la communauté à donner des surnoms pour différencier les individus (Jean le menusier). C’est ce surnom (Menuisier, appelé Jean) qui devient le vrai patronyme ou nom héréditaire de la famille féodale. Il fixe l’homme qui le porte à une terre, une famille, une profession, une maison, un nom. L’inconvénient est que ce surnom n’est pas stable et en cas de changement de lieu, la famille « Menuisier » venue de Barbentane peut se voir nommer « De Barbentane, appelé Jean » par les habitants du nouveau lieu qui l’accueillent, en référence à son village d’origine.
Par commodité, ce nom ou surnom suivi d’un prénom devient la règle non officielle.
En France, l’ordonnance de Villers-Cotterêts d’août 1539, oblige la tenue de registres paroissiaux de baptême et sépulture en français pour éviter les usurpations d’identité. Mais, c’est la coutume ancienne de transmission automatique de ce « surnom » du père à ses enfants qui continue à s’appliquer, interdisant seulement sa vente. L’usage de l’inscription sur les registres va peu à peu fixer ce surnom en nom de la lignée dans le temps, jusqu’à la Révolution où la loi du 6 fructidor an II stipule que dorénavant, aucun citoyen ne pourra porter de nom et prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance. Nom et surnom vont devenir un seul nom auquel s’ajoute un prénom.
Quand nous parlons ici de surnom, c’est plutôt du sobriquet ajouté au nom de famille officielle.

Une pratique malicieuse

Dans un village où chacun connaît les autres, leur nom, leur prénom, leur origine et leur famille, une pratique parfois malicieuse attribue aux habitants des dénominations particulières vues de l’extérieur.
Ainsi se crée une autre communauté parallèle, dotée d’un esprit espiègle, de rites et cérémoniaux qui vont la faire vivre grâce à l’humour et par une verve truculente. Cela ressemble à un déni administratif, à une contestation de la légalité patronymique, à un pied de nez pour la trop évidente parenté génétique, à un théâtre quotidien de parodie légère où sont mis en scène des personnages réels consentant ou non.
On renomme les personnes par jeu ou autorité, mais à partir de particularités toujours significatives, au moins pour ceux qui les côtoient, et qui vont figer ces héros du moment sur la scène locale pour la durée de leur existence et parfois pour plusieurs générations.

Une dénomination originale

C’est ainsi devenu une habitude dans un groupe d’affubler une personne d’un surnom familier par dérision, moquerie ou affection. Cette dénomination originale permet bien-sûr de la différencier d’une autre personne portant le même patronyme. Lointaines moeurs naturelles spontanées devenues traditions systématiquement élaborées dans les sociétés où rares sont les hommes qui n’en portent pas, les femmes étant un peu moins qualifiées.
Ce surnom est fabriqué à partir de particularités variées :
- un présupposé imaginatif,
- un réel défaut du corps ou de l’esprit,
- un vice dominant ou une vertu rare,
- une singularité : fait mémorable accompli, accident, acte répréhensible, succès sportif, évènement ayant laissé un souvenir vivace dans l’histoire de la collectivité.
- une disposition familiale.
Parfois d’une grande originalité, il illustre la nécessité d’un lieu de création, d’une volonté permanente, d’une imagination fertile et débordante des auteurs pour l’élaborer.

Une lignée distinctive

Barbentane fut pendant des siècles une cité particulièrement autarcique, assez isolée, constituée de familles peu brassées dans lesquelles émergeaient d’innombrables Chabert, Ardigier, Fontaine, Raoulx..., aux prénoms peu renouvelés et donc à la nécessité de donner des surnoms ou sobriquets pour assurer des distinctions. La convivialité festive ainsi que les affrontements jaloux en ces milieux clos ont donc contribué à leur conception effervescente.
Des familles nobles, ajoutaient elles-mêmes le nom de la mère, de l’épouse, d’un ancêtre, d’un domaine à leur nom pour s’originaliser : Quasiment reconnus dans les états administratifs officiels (notaires, cadastres, etc), ils ont traversé le temps en désignant un rameau familial complet. Par exemple vers 1341 Jean de Cabassole du Réal (Réal nom de son épouse), ou en 1556 Paul I de Mistral de Mondragon (Mistral nom de sa mère), ou en 1572 les Chabert du Baron (titre d’un ancêtre ou au service du baron Mondragon !), ou en 1578 Bartholomy Chabert de Laguille (nom de sa mère), ou en 1598 François Chabert de Chanquin (nom de son épouse), autant de noms ajoutés qui créent alors des rameaux distinctifs dans les lignées Cabassole, Chabert ou Mondragon.

Une reconnaissance communautaire

Le surnom ou sobriquet est rarement imaginé par la famille ou la personne concernée mais plutôt de l’extérieur. Il désigne toujours une personne bien identifiée, lui donne souvent une place particulière dans le groupe, une reconnaissance dans son milieu social, un signe d’intégration dans cette communauté, un peu comme un cérémonial d’intronisation. Souvent plus utilisé que le véritable nom, il permet même de parler de quelqu’un devant un inconnu sans citer son vrai nom. Les auteurs des « Martelet » s’attribuaient des surnoms pour pouvoir s’appeler dans la nuit de leurs méfaits sans être reconnus par le propriétaire martelé.
Les personnages en charge d’autorité non seulement n’échappent pas à la règle, mais en sont mêmes des cibles privilégiées et le surnom ou sobriquet ironique devient alors un utile défouloir collectif évitant batailles et guerres. Pendant le carnaval, ces autorités sont même ridiculisées ou injuriées sans retenue et le "caramentran", source symbolique personnifiée de tous les maux, finit sur le bûcher à la place des vrais responsables…

Une renommée symbolique

Parfois c’est une communauté entière qui le porte et il désigne alors un village, une profession ou un lieu. Il s’exprime par des mots pas toujours aimables, signes d’une fierté locale qui rivalise à tout propos, ou d’une animosité active entre bande de jeunes, ou d’une rancune tenace destinée à venger une injure proférée on ne sait plus quand, par on ne sait plus qui, pour on ne sait plus quoi, ou plus rarement par la volonté de nuire… Parfois en effet, ces surnoms peuvent alimenter des rumeurs répandues pour offenser des quartiers, des groupes, ou nuire à des communautés, des religions, des entreprises. Elles constituent ainsi de cruelles manoeuvres de malveillance et les accusations souvent mensongères peuvent déboucher alors sur de violents conflits voire des guerres civiles.
Certains sobriquets ont même acquis une telle personnalité qu’ils font la renommée de la famille, d’un quartier ou d’un village dont ils deviennent le symbole, l’étendard, le signe de ralliement pour l’éternité…

Une impertinence railleuse

Si la moquerie est rarement méchante, elle est parfois très désagréable à entendre et encore plus à porter. Elle dépend surtout de la réaction de l’intéressé qui souvent en est fier mais parfois se fâche, ou de l’état d’esprit de l’impertinent. Il arrive même que la blague tourne au vinaigre, c’est alors le duel sanglant d’autrefois avec des protagonistes règlant leurs insultes avec une arme, ou la bataille rangée au cours de fêtes un peu arrosées, surtout au moment de l’adolescence où la confrontation entre jeunes et quartiers est une épreuve sensée forger la personnalité.
Ce n’est donc pas toujours une pratique facile car pour le moqué surnommé "tête de belette" ou plus grave "tripe d’ase", mieux vaut accepter la raillerie comme une drôlerie inconséquente ou une plaisanterie malicieuse sans crier à la diffamation, à l’insulte ou au facisme. Il sait d’ailleurs qui lui attribue ce pseudonyme et pourquoi il le reçoit, cette connaissance peut lui faciliter l’acceptation, seule attitude qui calme le jeu et l’autorise à son tour à en distribuer autour de lui.

Une pratique sociale contrariée

Les rondelets sur les places sont un des lieux de création des surnoms villageois. Mais, ils se font plus rares aujourd’hui, surtout quand on supprime les bancs de pierre où adultes et jeunes se rencontraient en gênant un peu la tranquillité des voisins. À présent, sous prétexte de parking et de complicité commerciale, les personnes sont renvoyées aux terrasses payantes des bars. Volonté de supprimer un lieu de rencontres sociales irremplaçables ou le sobriquet s’invente, se discute et s’utilise sans retenue, ou ignorance municipale d’une pratique sociale naturelle ? Comme les rondelets continuent d’ailleurs au même endroit mais se font debout à cause des obstacles matériels disposés comme pour les empêcher, ils sont la preuve d’une impérieuse nécessité devenue coutume et tradition…

Une évolution dommageable

En effet, l’évolution des temps donne aussi au sobriquet un caractère belliqueux d’autant plus humiliant et mal supporté que les gens se rencontrent moins quand ils ne s’ignorent pas. Pire, le quolibet se termine quelquefois en diffamation devant les tribunaux. Mal reçu par des élus critiqués pour des réalisations municipales hasardeuses ou contestées, il est même qualifié de "dénonciation qui ne fait pas honneur à ses auteurs…", ou les mêmes auteurs sont traités "d’élus inconséquents" ou de "ceux qui ne font rien" ou de "ceux qui font des attaques personnelles du maire"… Bref, le sobriquet est devenu une agression politique !
L’humour n’est plus ce qu’il devrait être ! Les traditions populaires ne sont plus respectées. On est loin des us et coutumes d’antan, plus proche du ridicule et de la pagnolade ! Oubliés Coluche et Thierry le Luron !

Une histoire oubliée

Cette attitude semble d’autant plus navrante que l’histoire est parcourue de surnoms célèbres et pas toujours sympathiques : Salomon l’Ecclésiaste en -1000 av J.C., Cyrus le Grand en -540, Alexandre le Grand en -300, Scipion l’Africain en -200, Pline l’Ancien en -80, Hérode le Grand en 70, l’évangéliste Jacques le majeur, l’empereur Julien l’Apostat en 360… Sans oublier les rois de France : Pépin le Jeune en 690, Pépin le Bref en 754, Charles III le Simple en 898, Louis l’Aveugle en 896, Charles le Gros en 884, Charles II le Chauve en 840, Louis II le Bègue en 877, Philippe IV le Bel en 1287, et Jean sans Peur en 1407…

Une insolence dénoncée

Mais on peut préférer les récriminations d’un Pierre de Saint Rémy, le poète provençal du XIIIe qui, dans un poème dédié à Marguerite de Provence, se plaint lui aussi de « vicieuses marques de certaines villes de Provence », et demande au Comte de Provence de "chastier l’insolence des Arelatins, la rebellion des Marseillois, l’ambition de ses officiers d’Aix, l’abomination qui règne en sa cité d’Avignon, les moqueurs de Digne, la barbaresque nation des Nyssards, la tenante avarice et tromperie des Gavots des Montaignes, la fainéantise des Martégaux, et tant de tyrans qui formillent en son pays de Provence, où le riche mange le pauvre, et le noble outrage les paysans".
Les tyrans abominent et les pauvres paysans font des sobriquets…

Une impulsion royale

Au XVe siècle, c’est un joyeux ancien voisin, le dit bon Roi René, qui, voulant distinguer ses fidèles chevaliers, donne à chacun un surnom dont ils s’enorgueillissent si bien que leurs descendants le placent à côté de leurs devises particulières : Légèreté de Lubières, Tricherie de Dubreuil, Fallace et Malice de Barras, Inconstance de Boux, Déloyauté de Beaufort, Vanterie de Boniface, Envie de Candolle, Dissolution de Castellane, Témérité et Fierté de Glandèves, Sottise de Grasse.
Sottise et Vanterie pourraient enorgueillir quelques élus encore aujourd’hui ! Ce roi là à donner une nouvelle impulsion aux sobriquets dans notre région et une téméraire envie de sottises…

Intolérance et changement de style

Mais, balayés par la modernité, par l’orgueil immodéré de l’élu, par l’individualisme et la course consommatrice, la société ne sait plus fabriquer ni utiliser ces termes et rire de ses bons mots. Des amuseurs publics nationaux professionnels ont pris le relais, signes de l’abandon des auteurs locaux, de la perte de leurs relations sociales naturelles et spontanées, victimes eux-aussi d’une proximité pas toujours tolérante et de l’oubli de ses heures de gloire.
Pourtant le surnom, le sobriquet, l’escais ou le faus-noum n’ont pas entièrement disparu, ils continuent d’exister spontanément dans la population et chez quelques originaux attachés à cette tradition, ou ont simplement changé de fonction. Avec l’Internet, le pseudonyme s’est généralisé, attribué non par des tiers sur des critères variés et "mérités", mais imaginé par l’internaute au gré de ses humeurs, fantasmes et envies.
Cet usage sociétal librement consenti et partagé, reconnu et reconnaissable, s’est transformé en "login" ou code secret à usage personnel permettant de cacher son identité, comme sa sottise et sa vanterie en toute liberté.

Un inventaire incomplet

Pour conserver la mémoire des termes de cet usage historique, nous publions ici ce modeste témoignage incomplet sur la vie locale avec les « surnoms, sobriquets ou escais-noum au village de Barbentane du XVIe au XXe siècle » portés à notre connaissance à ce jour. Ils ont été rassemblés à partir de plusieurs sources collectées dans les documents d’archives locales ou auprès des anciens du village :

- Cadastre communal de 1832 où, à côté du nom des propriétaires de biens, figure souvent son surnom, preuve de l’importance de celui-ci à cette époque. Ils ont été relevés par M. Denis MARTIN au cours de ses études historiques du village (voir le cadastre de 1832/1834).

- Actes d’état-civil de la commune pour la période 1578 à 1900 relevés par Maurice et Monique COURDON.

- Surnoms collectés auprès des anciens du village qui en usent encore très souvent dans leurs conversations et recueillis pour le XXe siècle :
* Par le regretté Pierre-Jean ARDIGIER dit « Pipan », qui les a exposés lors de ses conférences sur le sujet dans l’association "Li Pichot Galapian", avec l’aide d’Henri DAUDET.
* Par Michel FONTAINE dit « Le Conquérant », alors chef de gare de Barbentane, qui en 1951 a publié un recueil d’escais-noum sur cette période.
* Par Maurice et Monique COURDON qui les ont recueillis auprès de leur famille et des villageois pour la période récente.

Remerciements à toutes ces personnes pour leur contribution à cette publication et particulièrement aux filles de M. ARDIGIER, Anne et Nadine, à Mme MALOSSE, ainsi qu’à Céline MARTEAU-IMBERT et Laure BOU de l’Association « Li Pichot Galapian », pour le prêt de leurs documents.


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